• Présentation

     

    Dans le contexte néolibéral d’amoindrissement de l’État social largement analysé par les sciences sociales, le développement de « projets communautaires » semble être érigé en nouveau paradigme de l’action politique, que celle-ci soit portée par les institutions, les citoyens ou les mouvements sociaux. L’auto-organisation de communautés autour de projets vise à répondre à une problématique collective par la production d’un ensemble de biens, de services ou d’activités en commun. Elle peut dès lors apparaitre comme un outil salvateur de restructuration de l’espace démocratique et de création de nouvelles formes de solidarité et d'action dans des domaines aussi divers que la santé, le travail, le soin, l'alimentation, l'éducation, la culture, le logement ou les transports. C’est du moins comme un tel moyen de démocratisation des institutions et des formes de vie que ces projets sont présentés par les organisations et groupes humains divers, voire antagoniques, qui les mettent en œuvre et/ou les financent, de la Banque mondiale à l’Union Européenne en passant par les municipalités et les zadistes « porteurs de projet ».

     

    Dans ce spectre empirique très large, deux concepts fondamentaux, stimulants et problématiques, sont amplement mobilisés et méritent d’être pris ensemble comme objet d’étude.

    D’une part, la notion de communauté connait un regain d’intérêt en sciences humaines et sociales (notamment à la faveur des débats autour de la théorie des communs) comme dans certains secteurs de l’action publique (les politiques de développement, et de lutte contre la pauvreté et l’exclusion notamment) et de l’action collective (en témoigne le succès international des pratiques de community organizing). La communauté désigne alors a minima un groupe qui repose sur le partage d’un espace social, de problèmes politiques et sociaux concrets, et d’un ensemble de références, de croyances et de valeurs à même de motiver l’action. Les principes d’unification d’un tel groupe peuvent être divers (quartier, langue, religion, terroir, production collective de biens ou d’activités...) et entraînent d'importantes similitudes entre les comportements des différents membres du groupe, et par conséquent leur adhésion et leur participation à la vie communautaire. La communauté peut-elle dès lors être envisagée comme l’espace propice à la formation d’identités sociales et de solidarités susceptibles de compenser le déficit de solidarités publiques voire de remplacer certaines missions fondamentales de l’État social (garantie de la solidarité face aux risques de la vie, protection de la propriété collective de biens communs, redistribution de la valeur produite collectivement, mise en place des conditions matérielles nécessaires au respect des droits sociaux élémentaires de chacun, création de conditions de vie émancipatrices) ?

     

    D’autre part, le concept de projet désigne un mode spécifique d’organisation et d'action des communautés. Cette forme a deux propriétés principales, qui la distinguent en théorie de l'action sur le mode de la planification : d'une part elle est censée fonctionner de manière souple et adaptée aux particularités de chaque communauté, d'autre part elle doit permettre aux communautés, même les plus précaires, de ne pas être cantonnées à un statut passif. En effet, le forme du projet est censée donner aux membres de la communauté une autonomie relative dans la décision, la production, l'allocation, la répartition des biens, des activités et des services communautaires. Ce mode d'organisation présente toutefois une importante ambivalence en ce qu'il peut être source d'instabilité, de précarité, de fragmentation des problématiques et de potentielles inégalités et hiérarchie entre les communautés et au sein de chacune. Le « mode-projet » de l’action collective peut-il être la source d’un empowerment au sein des communautés par la promotion de formes nouvelles de coopération ou bien

    reproduit-il les structures de domination sociale qu’il prétend contourner par sa forme flexible ?

     

    Ce colloque vise donc à analyser, du point de vue des sciences humaines et sociales, la notion de « projet communautaire », largement mobilisée par des acteurs sociaux divers. Nous nous proposons, grâce à une approche pluridisciplinaire, d’en interroger l’unité conceptuelle, la portée et les présupposés normatifs ainsi que les effets concrets sur les modes d’organisation, d’action collective et de gouvernement. Cette analyse doit permettre d’interroger le rôle que joue ou pourrait jouer l’élévation de cette notion en paradigme organisationnel dans une redéfinition des modes de coopération et de gouvernement des communautés humaines : le projet communautaire peut-il fonctionner comme norme démocratique à même de structurer les liens sociaux, d'allouer les ressources et de garantir les droits sociaux et politiques, et à quelles conditions ?

    Nous nous proposons d’organiser la réflexion autour de trois axes, qui peuvent se croiser :

    Axes

    1. Il s’agira d’apporter une réflexion conceptuelle et empirique sur les notions de communauté et de projet. En quoi la communauté, à laquelle toute une rhétorique des organisations citées plus haut se réfère, se distingue-t-elle du groupe ou de la classe sociale ? Qu’apporte le concept de communauté à la réflexion des sciences sociales sur les transformations de l’action collective, des modes de gouvernement et du lien social ? Dans quelle mesure faut-il considérer ces communautés comme le mode privilégié de la constitution des identités sociales dans le monde contemporain ? Quels liens organiques, conceptuels et pratiques entretient la communauté avec la notion de projet; autrement dit, en quoi le mode d’organisation par projet transforme les formes de vie des communautés humaines ?

     

    2. Les relations théoriques et pratiques entre les projets communautaires et l’État seront également au cœur de la réflexion dans la mesure où ceux-ci invitent à interroger certains dualismes théoriques, comme l’antagonisme autonomie/institutions, l’opposition d’une rationalité communautaire à une rationalité étatique bureaucratisée, ou encore l’opposition entre la logique de la planification et celle du projet. Certes les projets communautaires ont souvent pour objectif de compenser les manquements voire de remplacer l’État social, qu’il s’agisse de projets pensés en coordination avec les institutions étatiques par exemple dans le cadre des programmes de développement, ou de projets auto-organisés parfois en opposition directe avec l’État. Constituent-ils pour autant la préfiguration d’une organisation politique sans État, où la norme du gouvernement démocratique qui serait par essence autogestionnaire se réaliserait ? Ou bien invitent-ils au contraire, en mettant en lumière les défaillances de l’État social, à le réinventer, à rebours d’une essentialisation de l’État sous sa forme néolibérale ?

     

    3. Le rapport des projets communautaires au capitalisme néolibéral est également un axe important. En effet, dans la mesure où ils mettent en œuvre de nouveaux modes d’activité, redéfinissant notamment les frontières et les formes d’organisation du travail, les projets communautaires sont-ils l’esquisse de nouveaux modes de production ? Ou bien, renonçant à l’articulation entre auto-organisation et planification -entendue au sens d’un contrôle populaire exercé sur le mode de production-, s’éloignent-ils au contraire de l’idée d’une société démocratique? En outre, quels critères permettent de distinguer les projets communautaires de l’organisation par projets du le néo-management qui, tout en promouvant de nouvelles formes de coopération, radicalise la concurrence par l’individualisation, la flexibilisation, la polyvalence, la subordination de la fonction sociale des projets à une fonction productive d’enrôlement optimum du capital humain ?

  • Programme prévisionnel

  • Première journée

    19 novembre 2020

    Accueil des participants (9h-9h30)

    Introduction (9h30-10h)

    Camille Ferey (Sophiapol, Université Paris Nanterre)

    Amaena Guéniot (Sophiapol, Université Paris Nanterre)

    Première section : Projets communautaires et engagement : penser l'empowerment à l'échelle locale ? (10h-12h15)

    10h-10h30 : Julien Talpin (CERAPS, Université de Lille) : Faire communauté dans la lutte. Entre-soi minoritaire et empowerment dans le community organizing californien

    10h30-11h : Félix Mégret (Sophiapol, Université Paris Nanterre) : Le concept de community, une instanciation locale de l'engagement public ?

    11h-11h30 : Marie-Hélène Bacqué

    11h30-12h15 : Discussion animée par Jeanne Demoulin (CREF/Mosaïques-Lavue, Université Paris Nanterre)

    Déjeuner (12h15-14h)

    Deuxième section : Projets communautaires et démocratie : nouveaux espaces du politique ? (14h-16h15)

    14h-14h30 : Joëlle Zask (ihp, Université Aix-Marseille) : Du collectif au commun : l'exemple du jardin partagé comme espace démocratique

    14h30-15h : Camille Ferey (Sophiapol, Université Paris Nanterre) : Communauté et renouveau démocratique chez John Dewey

    15h-15h30 : Christian Lazzeri (Sophiapol, Université Paris Nanterre) : Qu'est-ce que la recommunautarisation ?

    15h30-16h15 : Discussion animée par Félix Mégret (Sophiapol, Université Paris Nanterre)

    Pause (16h15-16H45)

    Troisième section : Projets communautaires et politiques environnementales : de la gestion publique à la citoyenneté communautaire ? (16h45-18h15)

    16h45-17h15 : Théo Jacob (Dynafor, INRAE) : "Renforcement communautaire" et promotion d'une "citoyenneté proactive" : une analyse comparée des politiques environnementales en Amazonie

    17h15-17h45 : Isabelle Hillenkamp (CESSMA, ird) : Empowerment des femmes et projet communautaire : le mouvement agroécologique et féministe face aux métamorphoses de l'État brésilien

    17h45-18h15 : Discussion

    Deuxième journée

    20 novembre 2020

    Accueil des participants (9h30-10h)

    Première section : Projets communautaires et travail : une néolibéralisation des rapports de production ? (10h-12h15)

    10h-10h30 : Thomas Coutrot (Dares, Ministère du travail) : Promesses et déconvenues de "l'entreprise libérée"

    10h30-11h : Amaena Guéniot (Sophiapol, Université Paris Nanterre) : Auto-entrepreneurs : la place d'un nouveau statut dans l'histoire du concept de travail

    11h-11h30 : Isabelle Berrebi-Hoffmann (Lise, CNAM) : Communs, communauté et travail libre : Réflexions à partir du mouvement Maker

    11h30-12h15 : Discussion animée par Christian Lazzeri (Sophiapol, Université Paris Nanterre)

    Déjeuner (12h15-14h)

    Deuxième section : Projets communautaires et action collective : une nouvelle matrice des mouvements sociaux ? (14h-16h15)

    14h-14h30 : Geoffrey Pleyers (IACS, UC Louvain) : Des espaces d'expérience à l'aide mutuelle face au coronavirus. Les mouvements sociaux au-delà de la pointe de l'iceberg

    14h30-15h : Pierre Sauvêtre (Sophiapol, Université Paris Nanterre) : De la vie communautaire au mouvement communaliste

    15h-15h30 : David Hamou (Sophiapol, Université Paris Nanterre) : De l'empowerment à l'auto-institution des droits sociaux : la lutte pour le logement à Barcelone

    15h30-16h15 : Discussion animée par Camille Ferey (Sophiapol, Université Paris Nanterre)

    Pause (16h15-16h45)

    Troisième section : Projets communautaires et solidarités : repenser le commun ? (16h30-18h30)

    16h45-17h15 : Christian Laval (Sophiapol, Université Paris Nanterre) : Commune, communauté, commun, quelles différences ?

    17h15-18h : Discussion conclusive animée par Félix Mégret (Sophiapol, Université Paris Nanterre)